6
DIMANCHE 23 JANVIER— SAMEDI 29 JANVIER
LISBETH SALANDER PRIT L’ASCENSEUR du parking au sous-sol jusqu’au quatrième étage, le dernier des trois étages dans l’immeuble de bureaux de Slussen qu’occupait Milton Security. Le double d’un passe qu’elle avait pris soin de se procurer quelques années plus tôt était encore bon. Elle regarda machinalement sa montre en sortant dans le couloir plongé dans le noir. 3 h 10 le dimanche. Le gardien de nuit se trouvait au centre de surveillance au deuxième étage et elle savait qu’elle serait selon toute vraisemblance seule au quatrième.
Comme toujours, elle était stupéfaite de voir qu’une entreprise de sécurité professionnelle laissait des lacunes si manifestes dans son propre système de sécurité.
Peu de choses avaient changé dans le couloir du quatrième au cours de l’année. Elle commença par sa propre pièce de travail, un petit cube derrière une cloison vitrée dans le couloir, où Dragan Armanskij l’avait installée. La porte n’était pas fermée à clé. Une table, une chaise de bureau, une corbeille à papier et une bibliothèque vide, le vieux PC Toshiba de 1997 avec un disque dur minable ; il ne fallut pas trente secondes à Lisbeth pour constater que pendant son année d’absence, absolument rien n’avait changé dans « son » bureau à part que quelqu’un avait déposé un carton avec de vieux papiers juste à côté de la porte.
Rien n’indiquait que Dragan avait installé là quelqu’un d’autre. Elle interpréta cela comme un bon signe tout en sachant que ça ne signifiait rien. Les quatre mètres carrés de cette pièce ne pouvaient pas être utilisés à grand-chose d’utile.
Lisbeth ferma la porte et enfila sans bruit tout le couloir en vérifiant qu’aucun noctambule n’était en train de travailler quelque part. Elle était seule. Elle s’arrêta devant la machine à café et fit sortir un gobelet en plastique de cappuccino avant de poursuivre au bureau de Dragan Armanskij et d’en ouvrir la porte avec sa clé piratée.
Comme toujours, le bureau d’Armanskij était d’une propreté agaçante. Elle fit un petit tour dans la pièce et jeta un coup d’œil sur la bibliothèque avant de s’asseoir à sa table et de brancher l’ordinateur.
Elle sortit un CD de la poche intérieure de sa veste en daim toute neuve et l’inséra dans le lecteur pour démarrer un programme nommé Asphyxia 1.3, qu’elle avait concocté elle-même et dont l’unique fonction était d’actualiser Internet Explorer sur le disque dur d’Armanskij. Le processus dura environ cinq minutes.
Cela terminé, elle sortit le CD du lecteur et redémarra l’ordinateur avec la nouvelle version d’Internet Explorer. Le programme avait l’air de l’ancienne version et se comportait exactement pareil, mais il était un poil plus lourd et une microseconde plus lent. Toutes les configurations étaient identiques à l’original, y compris la date d’installation. Du nouveau fichier, on ne voyait aucune trace.
Elle entra l’adresse d’un serveur ftp en Hollande et obtint un menu. Elle cliqua sur la case copy, tapa Armanskij/MiltSec et cliqua sur Entrée. L’ordinateur commença immédiatement à copier le disque dur de Dragan Armanskij sur le serveur en Hollande. Une horloge indiqua que le processus prendrait trente-quatre minutes.
Pendant le transfert, elle sortit le double de la clé du meuble-bureau d’Armanskij, qu’il gardait dans un pot de décoration dans la bibliothèque. Elle passa la demi-heure suivante à se mettre à jour sur les dossiers qu’Armanskij conservait dans le tiroir en haut à droite, où il rangeait toujours les affaires en cours et urgentes. Quand l’ordinateur signala que le transfert était terminé, elle remit les dossiers exactement dans l’ordre où elle les avait pris.
Ensuite elle arrêta l’ordinateur, éteignit la lampe de bureau et emporta le gobelet de cappuccino vide. Il était 4 h 12 quand elle pénétra dans l’ascenseur. Elle quitta Milton Security de la même manière qu’elle y était arrivée.
Elle rentra à pied à Fiskaregatan, s’installa devant son PowerBook, se connecta au serveur en Hollande et démarra une copie du programme Asphyxia 1.3. Une fois le programme lancé, une fenêtre s’ouvrit avec un choix de disques durs. Elle avait une quarantaine d’alternatives, et elle déroula le menu. Elle dépassa le disque dur de Nils-E Bjurman, qu’elle ouvrait environ une fois tous les deux mois. Elle s’arrêta une seconde sur MikBlom/laptop et MikBlom/office. Elle n’avait pas ouvert ces icônes depuis plus d’un an et envisagea vaguement de les glisser dans la corbeille. Par principe, elle décida cependant de les garder – du moment qu’elle avait un jour piraté ces ordinateurs, ce serait stupide d’effacer l’information pour un jour peut-être être obligée de refaire tout le processus. C’était valable aussi pour une icône titrée Wennerström, qu’elle n’avait pas ouverte depuis longtemps. Le propriétaire était mort. L’icone Armanskij/MiltSec était la dernière créée, elle se trouvait tout en bas de la liste.
Elle aurait pu cloner son disque dur plus tôt mais ne s’en était jamais donné la peine puisque, travaillant à Milton Security, elle avait tout loisir de mettre la main sur l’information qu’Armanskij voulait dissimuler à l’entourage. L’intrusion dans son ordinateur n’avait rien de malveillant. Elle voulait tout simplement savoir sur quoi travaillait l’entreprise et quel en était l’état général. Elle cliqua et instantanément s’ouvrit un nouveau dossier intitulé [ARMANSKÏJDD]. Elle vérifia qu’elle arrivait à ouvrir le disque dur et constata que tous les fichiers étaient en place.
Elle resta à son ordinateur et lut les rapports d’Armanskij, ses comptes rendus financiers et ses e-mails jusqu’à 7 heures. Pour finir, elle hocha la tête, préoccupée, et arrêta l’ordinateur. Elle entra dans la salle de bains se laver les dents, puis dans la chambre où elle se déshabilla et laissa les vêtements en tas par terre. Elle se glissa dans le lit et dormit jusqu’à midi et demi.
LE DERNIER VENDREDI DE JANVIER, Millenium tint son assemblée générale annuelle. Y participaient le comptable de l’entreprise, un commissaire aux comptes, les quatre associés Erika Berger (détentrice de trente pour cent des parts), Mikael Blomkvist (vingt pour cent), Christer Malm (vingt pour cent) et Harriet Vanger (trente pour cent). Avait également été convoquée à la réunion la secrétaire de rédaction Malou Eriksson, représentante du personnel en sa qualité de présidente de la cellule syndicale du journal, composée d’elle-même, Lottie Karim, Henry Cortez, Monika Nilsson et Sonny Magnusson, responsable de la publicité. C’était la première fois que Malou participait à une assemblée générale au niveau direction d’entreprise.
La réunion débuta à 16 heures précises et s’acheva un peu plus d’une heure plus tard. Une grande partie de la réunion fut consacrée au bilan financier et au détail des résultats. L’assemblée put sans difficulté constater que Millenium avait une assise économique stable comparée à la période de crise qui avait frappé l’entreprise deux ans plus tôt. Le compte de résultat faisait état d’un excédent de 2,1 millions de couronnes, dont 1 million constitué par les recettes du livre de Mikael Blomkvist sur l’affaire Wennerström.
Sur proposition d’Erika Berger, il fut décidé que 1 million serait placé pour servir de tampon aux crises futures, que 250 000 couronnes seraient affectées à la rénovation du local de la rédaction et à l’achat de nouveaux ordinateurs et autres équipements techniques, et que 300 000 couronnes seraient affectées à une augmentation générale des salaires et à l’offre d’un plein temps à Henry Cortez. Sur la somme restante, il était proposé de verser 50 000 couronnes à chacun des associés ainsi qu’une prime de salaire d’un total de 100 000 couronnes à partager équitablement entre les quatre collaborateurs fixes, qu’ils travaillent à mi-temps ou à plein temps. Le responsable de la publicité Sonny Magnusson ne reçut pas de prime, son contrat stipulant qu’il touchait un pourcentage sur les annonces obtenues, ce qui faisait parfois de lui le salarié le mieux payé de tous. La proposition fut adoptée à l’unanimité.
Une proposition de Mikael Blomkvist lança un bref débat pour savoir s’il faudrait diminuer le budget free-lance au profit d’un autre futur mi-temps. Mikael pensait à Dag Svensson, qui pourrait ainsi utiliser Millenium comme base d’une activité free-lance, et plus tard peut-être obtenir un plein temps. La proposition rencontra l’opposition d’Erika Berger, qui estimait que le journal aurait du mal à s’en tirer sans pouvoir avoir recours à des pigistes. Erika reçut le soutien de Harriet Vanger tandis que Christer Malm s’abstint. On décida de ne pas toucher au budget des pigistes. Tout le monde avait cependant très envie de travailler avec Dag Svensson au moins à temps partiel.
Après une courte discussion portant sur l’orientation future et les projets de développement, Erika Berger fut réélue présidente du conseil d’administration pour l’exercice à venir. Là-dessus, la réunion fut déclarée close.
Malou Eriksson n’avait pas dit un seul mot au cours de son premier conseil d’administration ; un rapide calcul mental lui avait permis de constater que les employés allaient recevoir une prime de 25 000 couronnes, c’est-à-dire plus d’un mois de salaire. Elle ne voyait aucune raison de protester contre la décision.
Immédiatement après la fin de l’assemblée générale, Erika Berger convoqua les associés pour une réunion extraordinaire. Erika, Mikael, Christer et Harriet restèrent donc tandis que les autres quittaient la salle de réunion. Dès que la porte se fut refermée, Erika déclara la réunion ouverte.
— Nous n’avons qu’un seul point à l’ordre du jour. Harriet, selon l’accord que nous avons conclu avec Henrik Vanger, ta participation courait sur deux ans. Nous sommes maintenant arrivés à la fin du contrat. Il nous faut par conséquent savoir ce qu’il advient de ta participation – ou plus exactement de celle de Henrik.
Harriet hocha la tête.
— Nous savons tous que la participation de Henrik était une impulsion spontanée, conséquence d’une situation très particulière, fit-elle. Cette situation n’existe plus. J’aimerais vos avis là-dessus.
Christer Malm se tortilla sur sa chaise. Il était le seul dans la pièce à ne pas savoir exactement en quoi consistait la situation particulière. Il savait que Mikael et Erika lui dissimulaient une histoire, mais Erika lui avait expliqué qu’il s’agissait d’une affaire hautement personnelle qui concernait Mikael et dont celui-ci ne voulait en aucun cas discuter. Christer n’était pas idiot et il avait compris que le silence de Mikael était lié aux événements de Hedestad et à Harriet Vanger. Il comprenait aussi qu’il n’avait pas besoin d’en savoir plus pour prendre une décision de principe et il respectait suffisamment Mikael pour ne pas en faire tout un plat.
— Nous avons discuté la chose entre nous trois et nous avons trouvé une entente, dit Erika. Elle fit une pause et regarda Harriet droit dans les yeux. Avant de dire notre façon de voir les choses, nous voudrions connaître ta position.
Le regard de Harriet Vanger passa d’Erika à Mikael puis à Christer. Ses yeux s’attardèrent sur Mikael, mais elle ne put rien lire sur leurs visages.
— Si vous voulez me racheter ma part, cela vous coûtera 3 millions de couronnes plus les intérêts, la somme que la famille Vanger a investie dans Millenium. Avez-vous les moyens de payer cela ? demanda Harriet doucement.
— Oui, on en a les moyens, dit Mikael avec un sourire.
Henrik Vanger lui avait versé 5 millions de couronnes pour le travail qu’il avait accompli pour lui. Détail comique, un des objectifs de la mission avait été de retrouver Harriet Vanger.
— Dans ce cas, la décision est entre vos mains, dit Harriet. Le contrat stipule que vous pouvez vous débarrasser de la participation des Vanger à partir d’aujourd’hui. Pour ma part, jamais je n’aurais formulé un contrat aussi flou que celui de Henrik.
— Nous pourrions racheter ta part si nous étions obligés de le faire, dit Erika. La question est donc de savoir ce que toi tu envisages. Tu diriges un groupe industriel – deux groupes plus exactement. Notre budget annuel correspond à ce que vous traitez pendant une pause café. Quel intérêt aurais-tu à gaspiller ton temps sur quelque chose d’aussi simpliste que Millenium ? Nous tenons un conseil d’administration tous les trois mois, et tu as consciencieusement pris le temps de venir à chacun depuis que tu remplaces Henrik.
Harriet Vanger posa sur la présidente du conseil d’administration un regard doux. Elle resta silencieuse un long moment. Puis elle répondit en se tournant vers Mikael.
— Depuis le jour de ma naissance, j’ai été propriétaire d’une chose ou d’une autre. Et je passe mes journées à diriger un groupe où il y a plus d’intrigues que dans un roman d’amour grand public. Quand j’ai commencé à siéger dans votre conseil, c’était pour remplir des devoirs auxquels je ne pouvais pas me dérober. Mais je vais vous dire une chose : au cours de ces dix-huit derniers mois j’ai découvert que j’aime mieux siéger dans ce conseil d’administration que dans tous les autres réunis.
Mikael hocha la tête d’un air pénétré. Harriet déplaça son regard sur Christer.
— Millenium, c’est comme de jouer au conseil d’administration. Les problèmes ici sont minimes, compréhensibles et visibles. L’entreprise se doit évidemment de faire des bénéfices et de gagner de l’argent – c’est une condition sine qua non. Mais le but de votre activité se situe sur un autre plan – vous voulez faire avancer les choses.
Elle but une gorgée d’eau minérale et fixa Erika.
— Ce que cela signifie exactement reste un peu flou pour moi. Vous n’êtes pas un parti politique, vous n’êtes pas une organisation syndicale. Vous n’avez de comptes à rendre à personne, à part vous-mêmes. Mais vous pointez des manquements dans la société et vous n’hésitez pas à emmerder les personnalités que vous n’aimez pas. Vous avez souvent envie de changer les choses. Même si vous faites tous semblant d’être des cyniques et des nihilistes, c’est votre propre morale qui guide le journal, et rien d’autre, et j’ai eu l’occasion de constater que votre morale est assez spéciale. Je ne sais pas comment appeler ça, mais Millenium possède une âme. C’est le seul conseil d’administration où je suis fière de siéger.
Elle se tut et resta silencieuse si longtemps qu’Erika se mit soudain à rire.
— C’est très bien tout ça. Mais tu n’as toujours pas répondu à la question.
— Je me sens bien en votre compagnie et ça m’a fait un bien fou de siéger ici. C’est la chose la plus dingue et farfelue que j’aie jamais vécue. Si voulez que je reste, c’est avec plaisir que je le ferai.
— Bon, dit Christer. Nous avons discuté en long et en large et nous sommes tous d’accord. Nous rompons le contrat aujourd’hui et nous rachetons ta part.
Les yeux de Harriet s’ouvrirent légèrement.
— Vous voulez vous débarrasser de moi ?
— Quand nous avons signé le contrat, nous avions la tête sur le billot et nous attendions la hache. Nous n’avions pas le choix. Et depuis lors, nous n’avons cessé d’attendre le jour où nous pourrions racheter la part de Henrik Vanger.
Erika ouvrit un dossier et posa des papiers sur la table qu’elle poussa vers Harriet Vanger avec un chèque du montant exact annoncé par Harriet. Elle parcourut le contrat du regard. Sans un mot, elle prit un stylo sur la table et signa.
— Voilà, dit Erika. Comme sur des roulettes. Je voudrais remercier Henrik Vanger pour le temps que nous avons passé ensemble et pour ses contributions à Millenium. Merci d’avance de le lui transmettre.
— Je le lui transmettrai, répondit Harriet Vanger sur un ton neutre.
Elle ne montrait pas ce qu’elle ressentait, mais elle était à la fois blessée et profondément déçue qu’ils lui aient laissé dire qu’elle voulait rester au conseil pour ensuite la mettre à la porte avec tant de légèreté. Ça semblait tellement inutile, c’était incompréhensible.
— D’un autre côté, je voudrais attirer ton attention sur un tout autre contrat, dit Erika Berger.
Elle prit une autre liasse qu’elle poussa à travers la table.
— Nous aimerions savoir s’il te plairait de devenir personnellement associée de Millenium. Le coût est exactement la somme que tu viens de recevoir. La différence dans le contrat est qu’il ne stipule ni limites de temps ni clauses d’exclusion. Tu entreras comme associée à part entière dans l’entreprise avec la même responsabilité et les mêmes devoirs que nous autres.
Harriet leva les sourcils.
— Pourquoi cette manière de procéder ?
— Parce que tôt ou tard il aurait fallu en passer par là, dit Christer Malm. On aurait pu renouveler l’ancien contrat d’année en année, d’une réunion d’associés à une autre ou jusqu’à ce qu’on se soit engueulé comme du poisson pourri au conseil et qu’on t’ait mise à la porte. Une révision s’imposait.
Harriet s’appuya sur le coude et le scruta du regard. Son regard passa ensuite de Mikael à Erika.
— Il se trouve que nous avons signé le contrat avec Henrik par contrainte économique, dit Erika. Nous te proposons ce nouveau contrat parce que nous le désirons. Et contrairement à ce que stipulait l’ancien contrat, il ne sera pas très facile de te virer dans l’avenir.
— Ça fait une différence énorme pour nous, dit Mikael à voix basse.
Ce fut sa seule contribution à la discussion.
— Nous trouvons tout simplement que tu apportes à Millenium quelque chose de plus que les garanties économiques liées au nom de Vanger, dit Erika Berger. Tu es sage et avisée et tu trouves des solutions constructives. Jusque-là, tu es restée en retrait, un peu comme un observateur de passage. Mais tu apportes à cette direction une stabilité et une fermeté que nous n’avons jamais connues auparavant. Tu connais les affaires. Tu m’as demandé un jour si tu pouvais avoir confiance en moi, et je me posais à peu près la même question à ton sujet. Aujourd’hui nous savons toutes les deux à quoi nous en tenir. Je t’apprécie énormément – et il en va de même pour nous tous. Nous ne te voulons pas ici par obligation formulée et couchée sur le papier dans un moment désespéré. Nous te voulons comme partenaire et comme associée à part entière.
Harriet prit le contrat et lut scrupuleusement chaque ligne pendant cinq minutes. Elle finit par lever la tête.
— Et tous les trois, vous êtes d’accord là-dessus ? demanda-t-elle.
Trois têtes acquiescèrent. Harriet prit le stylo et signa. Elle repoussa le chèque de l’autre côté de la table. Mikael le déchira.
LES ASSOCIÉS DE MILLENIUM dînèrent à Samirs Gryta dans Tavastgatan. Bon vin et couscous à l’agneau furent au menu d’une réunion tranquille pour fêter la nouvelle association. La conversation était décontractée et Harriet visiblement remuée. Il flottait dans l’air une petite touche de premier rendez-vous, où les deux parties savent que quelque chose va se passer, sans savoir exactement quoi.
Dès 19 h 30, Harriet Vanger quitta le restaurant, prétextant le besoin de rentrer à l’hôtel et de se mettre au lit.
Erika Berger devait rentrer retrouver son mari et elle l’accompagna un bout de chemin. Elles se séparèrent à Slussen. Mikael et Christer traînèrent encore un moment avant que Christer se lève lui aussi pour regagner ses pénates.
Harriet Vanger prit un taxi pour l’hôtel Sheraton et monta à sa chambre au sixième étage. Elle se déshabilla, se coula dans un bain, se sécha et enfila la robe de chambre que l’hôtel proposait. Ensuite elle s’assit devant la fenêtre pour admirer la vue sur Riddarholmen. Elle ouvrit un paquet de Dunhill et alluma une cigarette. Avec trois ou quatre cigarettes par jour, elle se considérait pratiquement comme non fumeuse et cela lui permettait de jouir de quelques bouffées friponnes sans avoir mauvaise conscience.
A 21 heures, on frappa à la porte. Elle ouvrit et fit entrer Mikael Blomkvist.
— Voyou, dit-elle.
Mikael sourit et lui fit la bise.
— Pendant une seconde, j’ai vraiment cru que vous alliez me foutre à la porte.
— On ne l’aurait jamais fait de cette manière-là. Tu comprends pourquoi on voulait reformuler le contrat ?
— Oui. Ça me semble tout à fait honnête.
Mikael ouvrit la robe de chambre, posa une main sur son sein et serra doucement.
— Voyou, dit-elle encore.
DE LA RUE, ELLE AVAIT VU LA FENÊTRE éclairée et elle entendait de la musique à l’intérieur. Lisbeth Salander s’arrêta devant la porte marquée Wu. Elle en tira la conclusion que Miriam Wu habitait toujours son F1 dans Tomtebogatan près de la place Sankt Eriksplan. On était vendredi soir et Lisbeth avait à moitié espéré que Mimmi soit sortie s’amuser quelque part et que l’appartement soit éteint et silencieux. Il lui restait à savoir si Mimmi voulait encore d’elle et si elle était seule et disponible.
Elle appuya sur la sonnette. Mimmi ouvrit la porte et leva les sourcils, surprise. Puis elle s’adossa au chambranle, la main sur la hanche.
— Salander ! Je te croyais morte ou quelque chose de ce genre.
— Quelque chose de ce genre, dit Lisbeth.
— Qu’est-ce que tu veux ?
— Il y a beaucoup de réponses à cette question-là.
Miriam Wu laissa ses yeux errer dans la cage d’escalier avant de les poser de nouveau sur Lisbeth.
— Dis-en une, pour voir.
— Eh bien, vérifier si tu es toujours célibataire et si tu aimerais de la compagnie cette nuit.
Mimmi resta bouche bée pendant quelques secondes avant d’éclater soudain de rire.
— Je ne connais qu’une seule personne qui aurait l’idée de sonner à ma porte après un an et demi de silence pour me demander si j’ai envie de baiser.
— Tu veux que je m’en aille ?
Mimmi s’arrêta de rire. Elle garda le silence pendant quelques secondes.
— Lisbeth… mon Dieu, tu es sérieuse !
Lisbeth attendit.
Pour finir, Mimmi soupira et ouvrit grande la porte.
— Entre. Je peux au moins t’offrir un café.
Lisbeth la suivit et s’assit sur l’un des deux tabourets que Mimmi avait placés de part et d’autre d’une table à manger dans l’entrée, juste derrière la porte. L’appartement de vingt-quatre mètres carrés comportait une pièce exiguë et une entrée juste assez grande pour pouvoir y placer quelques meubles. La cuisine avait trouvé place dans un coin de l’entrée où Mimmi avait installé l’eau en tirant un tuyau depuis les toilettes.
Tandis que Mimmi préparait le café, Lisbeth la regarda à la dérobée. Miriam Wu avait pour parents une Chinoise de Hong-Kong et un Suédois de Boden. Elle utilisait le nom de famille de sa mère. Lisbeth savait que ses parents étaient toujours mariés et habitaient à Paris. Mimmi était inscrite en sociologie à la fac de Stockholm. Elle avait une sœur plus âgée qui étudiait l’anthropologie aux Etats-Unis. Les gènes de la mère se manifestaient sous forme de cheveux raides aile de corbeau qu’elle avait coupés court, et de vagues traits asiatiques. De son père elle avait des yeux bleus qui lui donnaient un air particulier. Sa bouche était large et elle avait des fossettes qui ne venaient ni de la mère ni du père.
Elle avait trente et un ans. Elle aimait s’affubler de vêtements en vinyle et fréquenter les boîtes de nuit où on donnait des spectacles, auxquels elle participait parfois elle-même. Lisbeth n’avait pas mis les pieds dans une boîte depuis ses seize ans.
Outre ses études de sociologie, Mimmi travaillait un jour par semaine comme vendeuse à Domino Fashion dans une rue transversale de Sveavägen. La clientèle de Domino avait un besoin vital de vêtements provocateurs du type tenue d’infirmière en latex ou panoplie de sorcière en cuir noir, et le magasin répondait du design et de la fabrication de ces costumes. Mimmi était copropriétaire de la boutique avec des copines. Cela représentait quelques milliers de couronnes chaque mois en renfort du prêt étudiant. Lisbeth Salander avait découvert Mimmi quelques années plus tôt alors qu’elle s’exhibait dans un show lors de la Gay Pride, puis elle l’avait croisée sous un chapiteau à bière plus tard dans la nuit. Mimmi portait une drôle de robe en plastique couleur citron, plus faite pour montrer que pour cacher. Lisbeth avait eu du mal à trouver une nuance érotique à cet accoutrement, mais elle était suffisamment soûle pour avoir eu soudain envie de draguer une fille déguisée en citron. A la grande surprise de Lisbeth, le citron avait jeté un regard sur elle, l’avait embrassée sans la moindre gêne en disant : Toi, je te veux ! Elles étaient rentrées chez Lisbeth et avaient fait l’amour toute la nuit.
— Je suis comme je suis, dit Lisbeth. Je me suis tirée pour m’éloigner de tout et de tout le monde. J’aurais dû te dire au revoir.
— Je croyais qu’il t’était arrivé quelque chose. Mais c’est vrai qu’on n’a pas eu beaucoup de contacts les derniers mois avant que tu partes.
— J’étais super-occupée.
— Tu es vraiment une fille mystérieuse. Tu ne parles jamais de toi, je ne sais pas où tu bosses et je ne savais pas qui appeler quand tu ne répondais plus au portable.
— En ce moment je n’ai pas de boulot en particulier, et permets-moi de te dire que tu étais exactement comme moi. Tu voulais baiser avec moi mais je ne t’intéressais pas spécialement, et puis tu préfères la vie en solo. Pas vrai ?
Mimmi regarda Lisbeth.
— C’est vrai, finit-elle par dire.
— Et c’était pareil pour moi. Je voulais baiser mais je ne voulais pas vivre en couple avec toi. Je n’ai jamais rien promis.
— Tu as changé, dit Mimmi.
— Pas tant que ça.
— Tu as l’air plus âgée. Plus mature. Tu ne t’habilles pas pareil. Et tu as rembourré ton soutien-gorge avec quelque chose.
Lisbeth se tortilla sur elle-même mais ne répondit pas. Mimmi venait de toucher son point sensible, et elle avait du mal à déterminer comment elle allait expliquer l’affaire aux gens qui la connaissaient. Mimmi l’avait vue nue et elle remarquerait forcément qu’il y avait un changement. Pour finir, elle baissa les yeux et murmura :
— Je me suis fait faire des seins.
— Qu’est-ce que t’as dit ?
Lisbeth leva les yeux et parla plus fort, sans se rendre compte du ton de défi qu’elle prenait.
— Je suis allée dans une clinique en Italie pour me faire poser des implants. C’est pour ça que j’avais disparu. Ensuite, j’ai simplement continué à voyager. Je suis de retour maintenant.
— Tu plaisantes ?
Lisbeth regarda Mimmi avec des yeux inexpressifs.
— Ah, je suis bête. Tu ne plaisantes jamais, mademoiselle Spock.
— Je suis comme je suis et je n’ai pas l’intention de m’excuser. Je suis honnête avec toi. Si tu veux que je m’en aille, tu le dis. Tu veux que je m’en aille ?
— Attends, tu t’es réellement fait faire des seins ?
Lisbeth hocha la tête. Mimmi Wu éclata de rire. Lisbeth s’assombrit.
— En tout cas, pas question que tu t’en ailles avant que je les ai vus. S’il te plaît, ma jolie. Please.
— Mimmi, je suis comme je suis. Et toi aussi. Tu dragues tout ce qui possède des seins y compris quelqu’un comme moi qui n’avais pas de seins du tout. C’est pour ça que j’aimais tant baiser avec toi. Tu ne fourrais pas ton nez dans mes affaires et si j’étais occupée, t’en trouvais une autre. Et puis tu te fous totalement de ce que les gens pensent de toi.
Mimmi hocha la tête. Elle avait compris qu’elle était lesbienne dès le collège et, après quelques tâtonnements pénibles, elle avait finalement été initiée aux mystères de l’érotisme à dix-sept ans quand, par hasard, elle avait accompagné une amie à une fête organisée par l’assoce pour l’égalité sexuelle de Göteborg. Ensuite, elle n’avait jamais songé à vivre autrement. Une seule fois, elle avait alors vingt-trois ans, elle avait essayé de faire l’amour avec un homme. Elle avait accompli l’acte et fait toutes les choses qu’on attendait qu’elle fasse. Elle n’y avait trouvé aucun plaisir. Les femmes, en revanche, de toutes sortes et de toutes formes, éveillaient en elle une envie sans bornes. Elle appartenait aussi à la minorité dans la minorité que ne tentaient ni le mariage, ni la fidélité et les soirées douillettes à la maison.
— Je suis rentrée en Suède depuis quelques semaines seulement. Je voulais juste savoir si je dois aller draguer quelque part ou si tu es toujours partante.
Mimmi se leva et s’approcha de Lisbeth. Elle se pencha en avant et l’embrassa doucement sur la bouche.
— J’avais l’intention de bûcher ce soir.
Elle déboutonna le premier bouton de la chemise de Lisbeth.
— Mais alors là…
Elle l’embrassa de nouveau et défit un autre bouton.
— Il faut que je voie ça.
Un autre baiser.
— C’est bien que tu sois revenue.
HARRIET VANGER S’ENDORMIT vers 2 heures tandis que Mikael Blomkvist restait éveillé à écouter sa respiration. Il finit par se lever et lui piqua une cigarette dans son sac. Il s’assit tout nu sur une chaise à côté du lit et la regarda.
Mikael n’avait pas planifié de devenir l’amant occasionnel de Harriet. Au contraire, après la période passée à Hedestad, il ressentait plutôt le besoin de garder ses distances avec la famille Vanger. Il avait revu Harriet lors des réunions du conseil d’administration au printemps et avait observé une distance polie ; chacun connaissant les petits secrets de l’autre, il les gardait pour soi, mais en dehors des obligations de Harriet dans la direction de Millenium, rien ne les liait plus en termes de travail.
Pour la Pentecôte un an auparavant, et après des mois sans y être allé, Mikael avait passé un moment dans sa cabane de Sandhamn rien que pour avoir la paix, s’asseoir face à la mer et lire un polar. Le vendredi après-midi, quelques heures après son arrivée, alors qu’il était allé à pied au kiosque pour acheter des cigarettes, il tomba soudain sur Harriet Vanger. Elle avait ressenti le besoin de s’éloigner de Hedestad et avait réservé un week-end à l’hôtel de Sandhamn, coin qu’elle n’avait pas revu depuis son enfance. Elle avait seize ans quand elle s’était enfuie de Suède et cinquante-trois quand elle y était revenue après que Mikael avait retrouvé sa trace.
La surprise de se retrouver ainsi par hasard avait été partagée. Après quelques phrases banales, elle s’était tue, gênée. Mikael connaissait son histoire. Et elle savait qu’il avait mis un bémol à ses principes pour couvrir les terribles secrets de la famille Vanger. Et cela entre autres pour l’épargner, elle.
Mikael l’avait invitée à venir voir sa cabane. Ils avaient passé un long moment sur le ponton, à papoter. C’était la première fois qu’ils parlaient sérieusement depuis son retour en Suède. Mikael fut obligé de poser la question.
— Qu’est-ce que vous avez fait de ce qu’il y avait dans la cave de Martin Vanger ?
— Tu tiens vraiment à le savoir ?
Il hocha la tête.
— C’est moi qui ai fait le ménage. J’ai brûlé tout ce qui pouvait brûler. J’ai fait démolir la maison. Je n’aurais pas pu y habiter, ni la vendre ou laisser quelqu’un d’autre y habiter. Pour moi, elle était associée au mal, entièrement. J’ai l’intention de faire construire une autre maison sur le terrain, plus petite.
— Et personne n’a bronché quand tu l’as fait démolir ? Après tout, c’était une superbe villa moderne.
Elle sourit.
— Dirch Frode a fait courir le bruit qu’il y avait des problèmes d’humidité tellement énormes dans la maison que ça reviendrait plus cher de réparer.
Dirch Frode était l’avocat et l’homme de main de la famille Vanger.
— Comment il va, Frode ?
— Il aura bientôt soixante-dix ans. Je le maintiens occupé.
Ils dînèrent ensemble et Mikael se rendit tout à coup compte que Harriet était en train de raconter les détails les plus intimes et privés de sa vie. Il l’interrompit et demanda pourquoi. Elle réfléchit un instant et répondit qu’il n’y avait probablement personne d’autre au monde à qui elle n’avait aucune raison de dissimuler quoi que ce soit. Sans compter qu’elle avait du mal à cacher des secrets à un gamin dont elle avait été la baby-sitter quarante ans plus tôt.
Elle avait connu le sexe avec trois hommes dans sa vie. D’abord son père et ensuite son frère. Elle avait tué son père et s’était enfuie loin de son frère. D’une façon ou d’une autre elle avait survécu, avait rencontré un homme et avait bâti une nouvelle vie.
— Il était tendre et plein d’amour. On n’était pas… je veux dire, on n’avait pas une vie intime débordante, mais il était honnête et rassurant. J’étais heureuse avec lui. On a eu vingt années ensemble avant qu’il tombe malade.
— Pourquoi tu ne t’es jamais remariée ?
Elle haussa les épaules.
— J’étais la mère de deux enfants en Australie, et propriétaire d’une grosse entreprise agricole. Je suppose que je n’avais jamais vraiment la possibilité de m’échapper pour des week-ends romantiques. Le sexe ne m’a jamais manqué.
Ils restèrent en silence un moment.
— Il est tard. Je devrais retourner à mon hôtel.
Mikael hocha la tête.
— Tu as envie de me séduire ?
— Oui, répondit-il.
Mikael se leva et prit sa main, ils entrèrent dans la cabane et montèrent sur la mezzanine. Elle l’arrêta soudain.
— Je ne sais pas très bien comment je dois me comporter, dit-elle. Je ne fais pas ces choses tous les jours.
Ils avaient passé le week-end ensemble et ensuite ils s’étaient vus une nuit tous les trois mois lors des conseils d’administration de Millenium. Ce n’était pas une relation pratique, ni durable. Harriet Vanger travaillait vingt-quatre heures sur vingt-quatre et était en déplacement la plupart du temps. Elle passait un mois sur deux en Australie. Néanmoins, elle avait commencé à apprécier les rendez-vous irréguliers et sporadiques avec Mikael.
DEUX HEURES PLUS TARD, Mimmi préparait le café, tandis que Lisbeth restait allongée, nue et transpirante, sur le couvre-lit. Elle fuma une cigarette tout en contemplant le dos de Mimmi par l’entrebâillement de la porte. Elle enviait le corps de Mimmi, avec ses muscles impressionnants. Mimmi s’entraînait trois soirs par semaine, dont un à la boxe thaïe ou un truc genre karaté, ce qui avait donné à son corps cette condition physique insolente.
Elle était tout simplement appétissante. Pas belle comme un mannequin, mais véritablement attirante. Mimmi adorait provoquer et exciter. Quand elle faisait la folle dans une fête, vêtue de ses tenues spéciales, elle arrivait à brancher n’importe qui. Elle pouvait obtenir qui elle voulait. Lisbeth ne comprenait pas pourquoi Mimmi s’intéressait à une dinde anorexique comme elle.
Mais elle était contente que ce soit le cas. La baise avec Mimmi, c’était tellement libérateur que Lisbeth se laissait aller, jouissait, prenait et donnait.
Mimmi revint avec deux mugs qu’elle posa sur un tabouret. Elle grimpa dans le lit et se pencha pour embrasser l’un des tétons de Lisbeth.
— Bon, ben, ils font l’affaire, dit-elle.
Lisbeth ne dit rien. Elle regarda les seins de Mimmi devant ses yeux. Mimmi aussi avait des seins plutôt petits mais ils semblaient tout à fait naturels sur son corps.
— Très sincèrement, Lisbeth, tu es vraiment plus qu’attirante.
— Te fiche pas de moi. Les seins n’y changent rien, mais maintenant je les ai.
— Tu fais une fixation sur le corps.
— Et c’est toi qui dis ça, toi qui t’entraînes comme une déjantée.
— Je m’entraîne comme une déjantée parce que j’aime m’entraîner. C’est comme un shoot, presque aussi fort que le sexe. Tu devrais essayer.
— Je fais de la boxe, dit-elle.
— Tu parles. Tu n’y allais qu’une fois tous les deux mois et parce que tu prenais un malin plaisir à tabasser les connards qui frimaient. Ça, ce n’est pas s’entraîner pour se sentir bien.
Lisbeth haussa les épaules. Mimmi s’assit à califourchon sur elle.
— Lisbeth, tu es tellement nombriliste et fixée sur ton corps que tu me mets en pétard. Essaie de comprendre que si j’aimais t’avoir dans mon lit, ce n’était pas pour ton aspect physique mais pour ton comportement. Pour moi, tu es vachement sexy. Et tu sais comment je fonctionne.
— Toi aussi. C’est pour ça que je reviens vers toi.
— Ce n’est pas de l’amour alors ? demanda Mimmi d’une voix qu’elle feignit blessée.
Lisbeth secoua la tête.
— Est-ce que t’es avec quelqu’un en ce moment ?
Mimmi hésita un instant avant de hocher la tête.
— Peut-être. D’une certaine façon. On peut dire. C’est un peu compliqué.
— Je ne t’en demande pas plus.
— Je sais. Mais moi, je veux bien t’en parler. Si on peut dire, je suis avec une femme qui bosse en fac, un peu plus âgée que moi. Elle est mariée depuis vingt ans et on se voit en quelque sorte dans le dos de son mari. Tu sais, villa de banlieue, et tout ça. Une gouine inavouée.
Lisbeth hocha la tête.
— Son mari voyage pas mal, alors on se voit de temps en temps. Ça dure depuis l’automne et ça commence à devenir un peu routine. Mais elle est vraiment bien fichue. A part ça, je continue évidemment à voir la bande habituelle.
— Ma question, en fait, c’était : est-ce que je peux revenir te voir ?
Mimmi fit oui de la tête.
— Oui, j’ai très envie que tu donnes de tes nouvelles.
— Même si je disparais pendant six mois encore ?
— Garde le contact. Je tiens à savoir si tu es en vie ou pas. Et, crois-moi ou pas, je me souviens de la date de ton anniversaire.
— Pas d’exigences ?
Mimmi soupira et sourit.
— Tu sais, toi tu es une fille avec qui je pourrais vivre. Tu me laisserais tranquille quand j’ai envie qu’on me laisse tranquille.
Lisbeth ne dit rien.
— A part qu’en réalité tu n’es pas lesbienne. Pas vraiment. Bisexuelle, peut-être. Je crois surtout que sexuellement tu es difficile à définir. Autrement dit : tu aimes le sexe et tu te fous d’avec qui ça peut être. Tu es surtout un facteur de chaos permanent, j’ai l’impression.
— Je ne sais pas ce que je suis, dit Lisbeth. Mais je suis revenue à Stockholm et je ne suis pas douée pour les relations. Pour tout dire, je ne connais absolument personne ici. T’es la première personne avec qui je parle depuis mon retour.
Mimmi la dévisagea d’un air sérieux.
— Tu as vraiment envie de connaître du monde ? Toi, la fille la plus anonyme et inaccessible que je connaisse ?
Elles se turent un moment.
— Mais tes nouveaux seins sont vraiment super.
Elle posa les doigts sous un téton et tira sur la peau.
— Ils te vont très bien. Ni trop gros, ni trop petits.
Lisbeth soupira de soulagement de voir que les critiques allaient dans le bon sens.
— Et au toucher, ça fait vrai sein.
Elle serra si fort que Lisbeth ouvrit la bouche, le souffle coupé. Elles se regardèrent. Puis Mimmi se pencha en avant et l’embrassa goulûment. Lisbeth serra Mimmi contre elle. Le café refroidit avant qu’elles l’aient bu.